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Beaucoup d’agitation autour de nos cinquante ans d’indépendance. Mais dans ce concert bruyant, quid de la culture ? Ne tournons pas autour du pot : la culture est et reste la grande oubliée des bilans qui se dressent ici et là. Comme si, en un demi siècle d’indépendance, la culture n’a compté que pour du beurre. De l’inessentiel au menu du jour. La cinquième et inutile roue de la charrette.
On s’affaire à interroger les systèmes politiques qui aident à dresser l’architecture des Etats. On se préoccupe de sonder les économies, évaluant les gains et les pertes, mesurant les avancées et les faillites. On n’oublie pas le front social. Même le sport comptabilise les trophées remportés, les médailles récoltées d’un stade à l’autre. Alors question : pourquoi, dans ce concert de bilans, la culture s’affiche-t-elle aux abonnés absents ? Serait-elle si pauvre, si faible pour être réduite à un produit incolore, inodore et sans saveur ?
Pourtant, le bilan culturel de l’Afrique sur nos cinquante dernières années, est à faire. Importe peu le poids et le volume de la moisson. La culture est de l’ordre du qualitatif et du qualificatif. Elle ne se pèse pas sur une balance. Elle ne s’apprécie pas en données chiffrées dans un livre comptable. La culture est plutôt dans l’esprit des choses. La culture est l’âme des choses. Et cela ne se détecte pas à l’œil nu.
Ce n’est pas parce que la musique africaine est allée à l’assaut du vaste monde, égrenant d’inédites et chaleureuses notes sur ses nouvelles terres de conquête, que l’on peut conclure que les cultures africaines se portent bien. Ceux qui s’égayent ainsi de nous voir chanter et danser ne continuent pas moins de légitimer leurs vols et leurs rapines. Ils gardent d’autorité et par devers eux, dans leurs musées, des pièces majeures de notre patrimoine matériel. Qu’êtes-vous donc devenus, dans la froidure de l’exil, bas-reliefs du Dan-Homê, trônes royaux du pays ashanti, inimitables masques de Nok et d’Illé Ifê?
Ce n’est pas parce que les plasticiens Ousman Sow, Romuald Hazoumê ou Barthélemy Toguo, la chorégraphe Germaine Acogny, ou le designer Hicham Laylou sont devenus la coqueluche de l’Occident que les cultures africaines se portent bien. Qui pense, pendant ce temps, aux sages de nos différentes communautés ? Qu’ils viennent à solder leur compte dans le grand livre de la vie, brûlent, partent tout aussitôt en fumée des bibliothèques entières, des pans irrécupérables, irrécouvrables de notre mémoire collective.
Ce n’est pas parce que des Africains s’engouffrent dans la guerre de la mondialisation, s’alignent sur les autres, en se mettant aux normes et aux standards universels que les cultures africaines sont bien défendues et bien illustrées. L’Afrique, à tous les coups, perd au change. Quel sort pour ses savoirs endogènes, des connaissances patiemment accumulées qui se dessèchent au soleil de notre indifférence.
Les Asiatiques ont su dépoussiérer leur acupuncture ancestrale. Ils ont réussi à la restaurer, en la lestant d’une valeur ajoutée certaine. Pendant ce temps, qu’avons-nous fait ou que faisons-nous de notre science des feuilles ? Les vertus curatives attachées à celles-ci ont permis à nos ancêtres d’enjamber les temps, de traverser, sans encombres, les âges. Ceux-ci doivent se retourner dans leurs tombes de savoir que leurs descendants sont devenus d’impénitents consommateurs. Ne prêtent-ils pas leurs têtes aux autres pour penser à leur place ? Ils n’ont plus que leur ventre pour digérer ce qu’ils ne produisent pas ou ce qu’ils ne savent pas produire. La culture, c’est à peu près trois choses fondamentales.
- La culture c’est, d’abord, l’identité. Elle nous fait poser la question de savoir qui sommes-nous. Elle est, par excellence, le lieu du sens.
- La culture c’est, ensuite, l’objectif poursuivi, le but à atteindre. Elle nous incline à répondre à la question de savoir où allons-nous ? Elle est une boussole qui oriente.
- La culture, c’est, enfin, l’accomplissement dans le partage. Elle nous interroge pour savoir quelle est notre part contributive au progrès de l’homme ou de l’humanité. Elle nous ouvre à la dynamique de la rupture, afin d’apporter notre touche originale et distinctive à une œuvre commune, notre chaînon à la longue chaîne du progrès humain.
Ainsi, le bilan culturel de nos cinquante ans d’indépendance touche, d’une part, à l’identité. Celle-ci continue de crouler sous des tonnes de gravats d’aliénation, étouffant notre personnalité et notre expression propre. Comme qui dirait « Peau noire masque blanc ». Ce bilan touche, d’autre part, à la destination. Tant que celle-ci reste floue, nous restons des aventuriers sur les terres incertaines et problématiques d’une errance cinquantenaire. Ce bilan touche, enfin, à notre participation, à notre contribution « au banquet de l’universel » selon la belle expression de Léopold Sédar Senghor. La question que voici suffit à nous situer : comment et par quelle tragique dégringolade le continent réputé le berceau de l’humanité a-t-il pu devenir la poubelle du monde ?
Jérôme Carlos |
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