La Francophonie a quarante ans. Mais cela fait plus d’un siècle que les Béninois entretiennent, avec la langue de Molière, un commerce suivi et fructueux. Ce fut la qualité d’un tel commerce qui fit alors désigner notre pays, au dire du colonisateur français, « le quartier latin de l’Afrique ».

Comme on le voit, le français, a, chez nous, et dans toute l’Afrique francophone des racines assez anciennes. Et ce fut une véritable culture de l’excellence que les premiers produits de l’école coloniale ont su susciter et promouvoir, chez nous, autour de la culture française. Cet immense personnage du non moins immense roman de Cheikh Hamidou Kane, « L’Aventure ambiguë », engageait l’Afrique à aller à l’école du colonisateur. Mais pourquoi donc ? « Pour aller y apprendre, argumentait-elle, à vaincre sans avoir raison ».

Ces paroles de la Grande Royale, d’un cynisme apparent, relèvent plutôt, à notre sens, d‘une haute et intelligente stratégie. Elles ne sont pas sans rappeler l’audacieuse aventure de Prométhée. Ce héros de la mythologie grecque alla dérober le feu du ciel pour le donner aux hommes. En clair, l’Africain, victime de la loi du plus fort qui permit au Blanc de se rendre maître de ses terres et  de son destin, ne doit avoir de cesse qu’il n’ait connu et volé le secret de la force de ce dernier.

En fait, la Grande Royale assignait à l’Afrique colonisée une mission articulée sur trois déterminants appelant chacun une question précise. D’abord, le but à atteindre. Il fait poser la question de savoir où allons-nous ? Ensuite, l’intérêt, les  raisons que nous avons d’y aller. Cela incline à répondre à la question de savoir pourquoi y allons-nous ? Enfin, les gains espérés, les retombées attendues et qui sont à tenir pour la juste sanction d’une telle mission. Avec la question de savoir pour quels résultats, pour quels avantages ? 

Ce qui, pour l’Afrique et les Africains, était vrai, hier, avec l’école coloniale, l’est tout autant, aujourd’hui, avec la francophonie. En quoi donc ce compagnonnage institutionnalisé des pays ayant en partage le français, peut-il, indépendamment de tous autres intérêts, servir les intérêts de l’Afrique, servir les intérêts des Africains ? Personne ne s’offusquerait de savoir que la France, moyenne puissance qui veut compter dans le monde, trouve en la francophonie un point d’appui et un cadre de défense de sa langue. Celle-ci n’est-elle pas à préserver de la forte houle de l’anglais qui agite, en l’uniformisant, le vaste monde ? Mais que viennent chercher en Francophonie les autres ? Ceux qui sont parties prenantes, avec la France, à l’entreprise francophone, à moins d’être les dindons de la farce, doivent savoir où ils vont, l’intérêt qu’ils ont à y aller, ce qu’ils gagnent à y aller ?

Nous affirmons qu’une langue partagée n’est jamais une donnée banale. Elle rapproche les êtres et les communautés.  Un jour que nous nous trouvions loin de notre Bénin natal, sur une plage de la Casamance au Sénégal, à Kanfoutine plus précisément, nous entendions soudain des mots plutôt familiers, des phrases que nous comprenions bien. Des pêcheurs popo revenaient de la haute mer. La langue partagée, le temps d’une courte rencontre, nous a soudés et confondus dans un profond sentiment d’appartenance. De même, nous nous trouvions dans un tramway à Melbourne, en Australie, en compagnie de notre confrère congolais Mongoye Sansa Mensa. Alors que nous devisions tranquillement en français, dans ce pays du bout du monde où tout le monde parle anglais, une dame blanche qui ne nous connaissait ni d’Adam ni d’Eve n’a pu résister à l’envie de nous sauter au cou, et de nous embrasser. Elle était française. Il faut en conclure que ceux qui partagent une même langue sont à l’image des initiés du bois sacré. Ils partagent plus que le même alphabet. Ils communient véritablement à un même esprit des choses qui formate leur manière de voir, de sentir, d’agir ou de réagir, toutes choses établies sur une complicité spirituelle et mentale.

C’est en cela que la Francophonie serait une coquille vide, ne mériterait pas que l’on s’y arrête si elle devait se limiter à n’être rien qu’une institution bureaucratique qui entretient une flopée de fonctionnaires, allant de colloque en séminaire, la bouche fleurie de belles paroles. La Francophonie ne peut être une usine à produire des documents qui continuent de se chercher des lecteurs. Elle doit s’affirmer comme le bois sacré de tous les initiés de la langue française. Elle doit offrir l’espace d’expression adéquat à l’étudiant qui cherche à illustrer un pan de la culture française, loin des tracasseries aussi vaines qu’inutiles qui étouffent les initiatives et entravent la libre circulation des idées. Car, il en est de l’étudiant comme du chercheur, de l’intellectuel francophone. L’un ou l’autre doit se sentir quelque peu chez lui en Francophonie. Nous n’avons pas dit en France. Ne parlons pas de l’opérateur économique. Il doit avoir plus de raisons de déposer ses billes dans la cagnotte familiale francophone plutôt que de les disperser par les marchés du vaste monde. Quarante ans de francophonie, c’est bien. Mais ce serait encore mieux si la pause d’une commémoration nous faisait comprendre à tous que l’heure des grandes réformes a sonné.

Jérôme Carlos

 

 

 


(c) artisttik africa 2010 - Tous droits réservés