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À la demande de Mme Malika Slaoui, directrice de MALIKA ÉDITIONS et de Florent Raoul Couao-Zotti , Conseiller à la culture du Ministre du Tourisme et de la Culture du Bénin, j'ai participé à ce projet dont le résultat est un impressionnant catalogue des acteurs (...) de la création artistique contemporaine du Bénin. Je partage avec vous le texte que j'y ai publié.
Mes félicitations à toute l'équipe éditoriale de ce magnifique outil de travail.
Ma contribution quelque peu relue.
LE MYSTÈRE BÉNINOIS
Il ne comprend pas ce que la nuit raconte à l'oreille de son roi ni ce qui entretient le feu incandescent au cœur du soleil.
Il ne comprend pas pourquoi les uns consomment le sang et le souffle des autres.
Le jour de son initiation, son Babalawo lui a confié que sur la peau marbrée de sa mère défunte, étalée nue dans le sable, est écrite son histoire ; qu'il pouvait y contempler, encore vivaces, les traces de ses lames et les résidus blanchâtres des torrents de sueurs froides qui se sont arrêtés au niveau du nombril, le lieu même où commence la maternité.
C'est pour cela qu'il se poudre le torse et le visage de kaolin blanc, pour cela qu'il chante et prie les yeux fermés, pour cela qu'il peint ses hoquets et ses murmures sur les temples et les palais, en hommage à ''IYA'', la mère primordiale. Il réalise que ses mots sont trop pauvres.
Il était là, lorsque le navire Clotilda jeta l'ancre au large de Ouidah ; là, plié en quatre, caché dans les profondeurs d'une forêt accablée d'arbres touffus, les muscles piégés par la peur, le sang partiellement glacé, presque immobile. Il était là, tremblant, à la fois dégouté et terrifié par les images qui défilèrent devant ses yeux.
Pour se protéger, instinct d'enfant sans doute, il les ferma, ses yeux rougis par l'ignominie. Il les ferme pour de bon. Anéanti.
Tout mort fusionne avec la terre - pensa-t-il, avant de se laisser confondre à la nature.
Le temps passa. ''IYA'' prit le nom et la fonction de vodoun(divinité) et les cultes qui lui étaient consacrés devinrent des œuvres d'art. C'est dans ce terreau de chants, de percussions, de danses et d'invocations que les expéditions évangélisatrices d'abord, et colonisatrices ensuite, sont venues prédater ; ensemencer aussi.
Aimé Césaire dira que cette rencontre fut d'une violence et d'une barbarie singulières, vu le grand nombre de victimes (le gros tas de cadavres) qu'elle fit. Parce que, disait-il <<C'est au moment où l'Europe - l'occident - est tombée dans les mains des capitaines d'industrie et des capitalistes les plus dénués de scrupule que l'Europe s'est propagée; notre mal chance a été que ce soit cette Europe-là que nous ayons rencontrée sur notre chemin >>.
J'ajoute: Ensemencement aussi !!! Parce que, de l'histoire de nos peuples, nous avons hérité malgré nous parfois, de quelques ondes productives.
Enrichissement donc, non pas reniement. Enrichissement manifeste au plan de la création artistique surtout - même si le sujet alimente des débats depuis des lustres.
Toujours est-il que la première génération de plasticiens béninois, celle reconnue comme telle, ne savait pas toujours expliquer d'où elle tenait son savoir-faire. Elle se contentait invariablement d'une réponse générique et contractée : ''je l'ai dans le sang'' ou encore, ''je suis né avec''. On pourrait penser à une réponse fantaisiste, révélant un manque de métier, pire, le choix d'un raccourci snobe et paresseux. Il n'en est rien.
L'on le banalise bien souvent parce qu'insuffisamment documenté, mais, le Vodoun par exemple, hors mis ses aspects ''mystico-religieux'', a généré des pratiques artistiques qui ont irrigué tous les arts : le chant, la danse, les modes vestimentaires et les parures, différents types d'arts visuels ; ceci, particulièrement au sud du Bénin. Quiconque visite les villes de Ouidah, d'Abomey ou de Porto-Novo, verra des carrefours chargés de symboles vodouns, des quartiers ornés de temples vodouns recouverts des signes du Fâ (l'oracle), des dessins d'animaux féroces et d'armes blanches parfois réalisés avec juste du charbon de bois ou de la peinture noire, célébration de la puissance et de l'invulnérabilité. A l'entrée de ces villes, est érigé presque systématiquement, leTôlègba (le messager et le médiateur entre le visible et l'invisible) représenté par une sculpture de vieillard assis qui laisse entrevoir un phallus géant, tout en volume.
La représentation physique de la divinité Tolègba est en soi une œuvre d'art audacieuse qui transcende les tabous.
Au culte des divinités, vient s'ajouter celui des morts. Pour une grande majorité de béninois, arroser ces liens identitaires intrinsèques est non seulement leur première spiritualité mais cela répond aussi à leur besoin de préservation d'une identité culturelle authentique et de sa perpétuation à travers des mécanismes de transmissions générationnelles similaires à ceux des sociétés secrètes occidentales. Les métiers artistiques facilitent cette transmission.
On pourrait rapprocher l'origine des premières créations sculpturales béninoises avec la nécessité de la représentation des divinités et des morts, les deux convoquant des cultes. A l'entrée de Ouidah se trouve jusqu'à ce jour, le AGADJA Lègba (divinité installée sur ordre du roi AGADJA – 1711 à 1740) le roi perpétuant ce faisant, l'héritage de son grand-père, le fondateur du royaume d'Abomey : le roi Houégbadja 1645 1685.
Cultes, préservation et transmission ! Le voici, le triptyque qui sert de sédiment et de ferment incommensurables aux créateurs béninois. Ceci justifie quelques fois, le caractère sacré que revêtent les créations artistiques béninoises, même les plus modernes. Il est donc tout à fait légitime, que les artistes, sans le revendiquer, assument naturellement leur singularité.
Ce n'est donc pas le fruit d'un hasard si les artistes béninois sont cités parmi les plus grands du monde, occupent les premiers rangs sur la scène mondiale sans être passés par des écoles spécialisées. Ils sont nés avec. Et, le proclamant, ils sont honnêtes et sincères.
Comment dire autrement qu'on est nourri à trois sources ?
Mieux, ils assument et défendent avec succès, une authenticité que seules les vibrations qui les traversent, leur confèrent. L'énergie créatrice et les mystères qu'elle transporte ne s'enseignant dans aucune école au monde.
Rien ne vaut le bain. Pas de mémoire, pas de création !
Ce n'est pas le fruit d'un hasard si les artistes les plus représentatifs de l'exception béninoise, triomphent sur le marché international sans complexe aucun.
Romuald Hazoumè par exemple (lauréat du prestigieux prix Documenta en 2007) a longtemps exploré le Fâ et ses déclinaisons métaphysiques avant de s'intéresser à la traite négrière avec son œuvre la bouche du Roi. Une installation emblématique construite autour des corps, des couleurs, des sons et des odeurs dans les calles des navires négriers.
Ludovic Fadairo quant à lui, ne renie aucune partie de ses origines ; ''Baba Lawo'' Grand Maître des cultes Egungun lui-même, il convoque régulièrement les rituels initiatiques dans ses œuvres sans pour autant en faire des fétiches. Pour Fadairo, l'esthétique seule est une coquille vide, il faut aller au-delà du visuel et matérialiser ce qui parle à l'âme.
Georges Adéagbo est, quant à lui, cité parmi les premiers diffuseurs de l'art conceptuel d'origine africaine. Il fait le tour des plus grands musées du monde, non sans puiser dans les profondeurs de ses racines.
Dominique Zinkpè, Charly d'Almeida,Tchiakpè Francis Tchif, Prince Toffa, plus jeunes de quelques années, recréent des dialogues vifs entre les signes et les symboles du quotidien, toujours en lien avec la mémoire et les croyances : les Jumeaux (la déesse de la gémellité) Zinkpè, Ogu (le dieu du métal) Charly. Le Lézard (l'espion des entités sombres) Tchif. Des performances déambulatoires dans des accoutrements inspirés des costumes d'Egungun, créés avec des matériaux récupérés - Prince Toffa.
Les défunts Cyprien Tokoudagba et Yves Kpédé ont consacré l'essentiel de leurs créations à la célébration des rois d'Abomey.
Les photographes : Leila Adjovi, transforme ses modèles en des anges parés d'ailes en textiles africains, des espèces de voisins ou de compagnons mystiques. Ishola Akpo se remémore la vie de sa grand-mère investie de ses attributs vénérables, tandis que Louis Oké Agbo lui, retourne dans les arènes vodouns, séduit par la performance des adeptes, les rites et les rituels qui s'y déploient.
Au plan des politiques publiques, la récupération des biens culturels rendus par la France (le 9 novembre 2021), a favorisé et encouragé la diffusion internationale par l'État des arts visuels du Bénin (des expositions à Rabat, Martinique, Venise, Paris) et la construction de quatre musées aux normes internationales. Les travaux sont en voie d'achèvement pour certains.
l'État béninois investit désormais et très lourdement, via l'ambitieux projet SEMÉ CITY, dans la formation d'une nouvelle génération d'artistes qui s'approprie les nouvelles technologies pour s'exprimer.
Ils sont encore un peu timides. Certains se méfient des intelligences artificielles et des imprimantes 3D mais, ils arrivent.
Ainsi, malgré un environnement piégé par une trop forte immixtion du gouvernement dans le secteur des arts visuels, l'État se substituant quasiment aux galéristes et professionnels traditionnels du secteur, il convient de saluer une dynamique soutenue, nourrie par des imaginaires parfois déroutants, articulant la spiritualité, la mémoire et l'esthétique, entre réappropriations culturelles et expérimentations authentiques.
Ousmane ALEDJI
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